Recrutement en région : inventifs, faute d’effectifs

Le recrutement en région n’est pas une tâche facile. Les formations collégiales loin des grands centres urbains doivent se réinventer année après année et chercher constamment des solutions afin de mettre un alignement suffisant sur le terrain. L’objectif ultime : assurer la pérennité de programmes qui, autrement, n’auraient pas nécessairement les ressources pour perdurer. 

Par Frédéric Marcoux et Arnaud Koenig-Soutière

De l’autre côté de la route 175, les Jeannois d’Alma, les Couguars de Chicoutimi et les Gaillards de Jonquière jouent du coude… du gros coude. Les trois formations de troisième division se partagent annuellement de 30 à 40 finissants régionaux, dont ceux des trois programmes juvéniles les mieux portants de la région, les Lynx du Pavillon Wilbrod-Dufour, les Centurions de St-Félicien et les Mustangs de l’Odyssée Dominique-Racine, qui évoluent tous deux dans le juvénile AA.

Quelques autres programmes à Chicoutimi, Arvida et Chibougamau font aussi partie du bassin de recrutement de la région.

Étendre sa portée

Les Gaillards ont néanmoins réussi à décrocher le Bol d’or la saison dernière, le troisième de leurs 27 années d’existence. En plus des joueurs de la région, les Gaillards ont dû dénicher des joueurs dans la région de Québec, sur la Côte-Nord et même de l’autre côté de l’Atlantique, en France.

« Il faut trouver une façon de se démarquer, puisqu’on ne veut pas être bons une saison sur trois seulement, soutient l’entraîneur-chef des Gaillards François Laberge, joint au téléphone alors qu’il était à Rouen, en France, justement à des fins de recrutement. L’an passé, avec 40 joueurs, on était à une blessure ou deux d’une catastrophe ! On n’a pas le choix de recruter à l’extérieur de la région et même en France pour être compétitifs. »

Difficile cependant de faire la compétition aux programmes des deux divisions supérieures lorsque vient le temps de recruter ailleurs au Québec, particulièrement dans la Capitale-Nationale où quatre formations de division 1 s’arrachent les meilleurs finissants du secondaire.

École et expérience

À défaut d’offrir le meilleur football au Québec, les programmes doivent regarder à l’extérieur du terrain pour trouver des moyens d’attirer des joueurs d’ailleurs, mais aussi de garder les espoirs locaux dans leur giron.

« On a une variété de techniques, notamment en génie mécanique et en art et technologie des médias, poursuit Laberge. On a aussi une bonne vie étudiante au cégep et de belles installations. On veut que les jeunes intéressés viennent voir eux-mêmes, comme ça, on a les outils pour les attirer ! »

Même son de cloche à quelques kilomètres à peine, à Chicoutimi. L’entraîneur-chef des Couguars de Chicoutimi, Nicolas Menachi, vante également la variété des techniques offertes, mais aussi la possibilité de voir du terrain rapidement.

« Quand je me présente pour recruter à l’extérieur du Saguenay, je pose toujours une question : ‘’Est-ce que les jeunes sont intéressés à jouer au football à l’extérieur de la région ?” Ça ne donne rien de te battre avec eux, avoue-t-il. Quand tu commences à jaser avec les jeunes, ils découvrent nos programmes et plusieurs restent surpris ! »

Menachi souligne au passage quelques programmes comme la technique ambulancière et la physiothérapie, tous deux offerts à Chicoutimi.

« On a une belle région. C’est un beau trip à faire, croit-il. On offre un bon, très bon encadrement, ce qui peut rassurer bien des parents. »

À l’instar de son rival jonquiérois, les cousins français représentent l’une des options pour garnir son alignement.

« Je doute encore que cela soit viable à trois équipes dans la région à long terme. On recrute fort à Québec durant l’année et on va aussi en France. On n’a pas le choix », confie l’entraîneur-chef qui en sera à sa deuxième saison derrière le banc des Couguars.

Idem au Lac-Saint-Jean, où les Jeannois d’Alma triment dur depuis des années afin de maintenir un alignement suffisant pour préserver son programme de football.

Avec seulement 13 vétérans de retour la saison prochaine et deux rivaux régionaux qui gobent une grande partie des finissants du secondaire, le nouvel entraîneur-chef Jean-Philip Caron ne voit lui aussi d’autres choix que de s’envoler pour la France pour trouver de nouveaux soldats.

« On n’a pas le choix pour être viable, avoue-t-il, lui qui a remporté un Bol d’or comme coordonnateur défensif des Gaillards la saison dernière. On vend notre école et nos installations. Le fait qu’on soit un petit cégep facilite l’accessibilité aux enseignants et le jeune peut aussi se concentrer sur le football. »

Caron, qui a porté les couleurs des Jeannois dans les années 2000 avant de s’aligner avec le Vert et Or de l’Université de Sherbrooke comme joueur de ligne défensive, est satisfait de son recrutement composé de 14 nouvelles recrues jusqu’à maintenant, dont la plupart provient de Québec.

Convaincre un jeune de s’exiler à près de 230 kilomètres de la maison à 16 ou 17 ans, la mission est colossale. D’autant plus pour un collège de 1000 étudiants, au cœur d’une population de 32 000 habitants.

« Je veux dépasser le cap des 40 joueurs d’ici quelques années en ayant une formation bien équilibrée, souhaite le nouveau pilote. On est capable d’avoir une bonne équipe et de gagner. »

Grand bassin, peu de prises

La situation est tout aussi délicate de l’autre côté du fleuve, dans le Bas-Saint-Laurent. Les Pionniers de Rimouski et les Gaulois de La Pocatière sont dans la même situation, mais connaissent des résultats aux antipodes.

Si les Pionniers sont des prétendants au titre de la division nord-est pratiquement chaque automne, les Gaulois n’ont pas goûté à la victoire depuis trois saisons, leur dernier gain remontant au 5 octobre 2013, une disette de 27 rencontres.

Et pourtant.

Les deux équipes vivent les mêmes difficultés sur le plan du recrutement. Si loin, alors que 177 kilomètres les séparent, mais si près, puisque les programmes juvéniles ne se trouvent pas tous les coins de rang dans le Bas-Saint-Laurent.

« Dans les environs de La Pocatière, Rivière-du-Loup, Montmagny, il n’y a qu’une trentaine de finissants par année. Le talent est là, mais le problème est souvent l’école », confie l’entraîneur-chef des Gaulois Philippe Bouchard-Dufour, qui en sera à sa troisième saison dans le bas du fleuve.

« Notre bassin est très local, et on se fait beaucoup drainer par Rimouski, avoue-t-il. Quant aux meilleurs athlètes, ils décident souvent d’aller à Québec ou en Beauce pour jouer dans des divisions supérieures. »

Des propos qui ont des échos chez les Pionniers.

« Au début, on était en terre vierge : on était le seul programme à recruter des joueurs dans notre région, raconte l’entraîneur-chef Éric Avon, à la tête de l’équipe depuis deux ans. Maintenant, ce n’est plus le cas et plusieurs joueurs partent pour Québec. Par contre, nous avons plusieurs programmes d’études techniques qui ne se donnent pas ailleurs dans la région, comme la technique policière. Ça nous aide à garder les joueurs de la région. »

Les programmes techniques aident à conserver plusieurs programmes en vie. Or, c’est un avantage dont La Pocatière ne jouit pas, ce qui le rend le recrutement d’autant plus difficile.

« Extrêmement difficile, je dirais.  C’est ma troisième année comme coach ici, je suis de Québec…  L’aspect le plus difficile, c’est d’aller chercher des gars. Il y a l’aspect géographique, oui ; on est un petit cégep de 800 étudiants, oui ; mais on n’a aucune technique spécifique », regrette Bouchard-Dufour, un ancien joueur de ligne à l’attaque des Élans de Garneau qui s’était engagé avec le Rouge et Or de l’Université Laval en 2012.

« On vante plutôt nos super installations, notre vestiaire flambant neuf, l’accès aux physiothérapeutes, le plaisir de jouer dans une ville de football et aussi la proximité qu’on a avec les entraîneurs universitaires. »

Le vaste territoire du Bas-du-Fleuve rajoute une difficulté au recrutement. Les Pionniers se rendent fréquemment à Matane, Rivière-du-Loup, Gaspé, Chandler et Grande-Rivière, en plus de recruter dans leur propre cours. Des chemins qu’emprunte aussi Bouchard-Dufour, sauf qu’en étant situé à l’entrée de la région, les visites dans la péninsule gaspésienne sont exigeantes.

« Je suis allé voir une recrue de Matane deux fois en peu de temps, c’est rough !», dit le jeune pilote des Gaulois à propos de l’escapade de près de 300 kilomètres que cela nécessite, à mi-chemin vers Gaspé.

Attirer de l’extérieur : le réel défi

Aucun des entraîneurs ne se leurre : la solution se trouve à l’extérieur de leur région respective, du moins en partie. Seulement trois formations juvéniles de calibre compétitif font partie du portrait au Saguenay­-Lac-Saint-Jean ; une seule équipe juvénile de football à 12 se trouve près de La Pocatière, tandis que les environs de Rimouski comptent entre autres une ligue juvénile division 3.

« C’est une tendance générale, il y a de moins en moins de joueurs de football. Du juvénile à huit, on ne voyait pas beaucoup ça il y a quelques années, déplore Philippe Bouchard-Dufour. C’est définitivement la qualité de jeu qui s’en fait ressentir. Malgré tous les efforts qu’ils peuvent y mettre, le juvénile à huit, c’est n’est pas du football à 12. Quand les joueurs arrivent collégial, ils n’ont pas la même perception du jeu. »

Outre la France, un autre bassin suscite une grande convoitise : Québec. Autrefois, il n’y avait que les Élans de Garneau qui évoluait en division 1 à Québec. Ils ont depuis été rejoints par Lévis-Lauzon, Limoilou et le Campus Notre-Dame-de-Foy, laissant du coup la région de Québec sans formation dans les deux autres divisions.

« Ce ne sont pas tous les athlètes qui veulent ou peuvent évoluer en division 1. Leur solution la plus près est la Beauce… C’est bon pour nous aussi », croit Bouchard-Dufour.

Un couteau à double tranchant

La forte compétition dans les deux métropoles entraîne l’exil de plusieurs joueurs vers les régions, mais l’inverse est aussi vrai. En recherche de nouveaux terreaux fertiles en talent, les formations de Québec recrutent au Saguenay, en Beauce, même à Montréal. Les Cougars de Lennoxville puisent traditionnellement d’un peu partout en province. Les Géants de Saint-Jean se sont rendus recruter dans le Bas-Saint-Laurent et sur la Côte-Nord, en plus de réaliser des prises fumantes en Outaouais dans les dernières années. Les Faucons de Lévis-Lauzon pêchent aussi dans les bassins du Saguenay et du Bas-Saint-Laurent.

Rivaliser avec le calibre de jeu offert est pratiquement une mission impossible. Les entraîneurs tentent davantage de vanter l’aboutissement du parcours collégial, qui peut être le même nonobstant la division choisie : les rangs universitaires.

« Un jeune peut voir du terrain rapidement. S’il est bon, il va passer au prochain niveau et progresser rapidement », croit l’entraîneur à Chicoutimi, Nicolas Menachi.

Il fait remarquer que quelques-uns de ses joueurs, tels que le Français Liam Ward et Jean-Simon Guilbert, ont respectivement signé avec les Carabins de l’Université de Montréal et le Vert et Or de l’Université de Sherbrooke. L’an prochain, près d’une dizaine de Couguars évolueront dans le réseau universitaire québécois. Un chiffre dont s’approchent aussi les autres formations de division 3.

Cela traduit une tendance des dernières années : les équipes universitaires s’intéressent de plus en plus à la troisième division et aux talents qu’elle recèle.

Les Gaillards de Jonquière ont vu une demi-douzaine de recruteurs universitaires se déplacer lors de leur dernier camp de printemps. Il y a à peine cinq ans, il n’y en avait habituellement qu’un ou deux. Une propension qui s’observe partout dans le réseau collégial.

« À La Pocatière, on vend beaucoup le fait qu’on est de jeunes entraîneurs qui sortent de l’université. On est proche des équipes universitaires. Ça ne veut pas dire que parce que tu joues en division 3 que tu ne peux pas avoir d’intérêt des entraîneurs. On sort des gars pour le prochain niveau chaque année », ajoute Philippe Bouchard-Dufour.

Certains pionniers de la division 3 se sont déjà frayé même un chemin jusqu’aux rangs professionnels. Laurent Duvernay-Tardif a joué son football à André-Grasset du temps qu’ils dominaient la division 3, tout comme son ex-coéquipier Mikail Davidson. Jason Lauzon-Séguin, un ancien Noir et Or de Valleyfield, et Mikaël Charland, un ancien des Griffons de l’Outaouais, ont été repêché tous les deux par le Rouge et Noir d’Ottawa, en première et deuxième ronde respectivement, lors du dernier repêchage de la Ligue canadienne.

Un simple coup d’œil aux alignements universitaires québécois et même en Ontario permet de dresser un constat : le football de troisième division n’a jamais produit autant de joueurs de qualité.

Le travail acharné des entraîneurs pour faire perdurer leur programme respectif finit par récolter ses fruits.

(Crédit photo: Caroline Simard)

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